06 novembre 2013 |  Catégories : articles

Le débat actuel sur la laïcité soulève une question fondamentale qui a divisé depuis toujours les humains. Sur quel concept fondamental faire reposer les sociétés démocratiques: la primauté de dieu ou de l’humain ? Devant le dernier sursaut des religions dont le fer de lance est actuellement l’islamisme radical, les démocraties ne peuvent plus esquiver cette question devenue incontournable pour elles et pour l’avenir de l’humanité. Le laisser-faire ne peut conduire qu’à une augmentation des tensions internes aiguillonnées par des revendications religieuses légitimées par les constitutions nationales elles-mêmes. Compte tenu de l’état angoissant de l’humanité et des nombreux problèmes planétaires et urgents auxquels les humains font présentement face, cette question de la primauté est devenue vitale. Les humains sont actuellement en possession d’armes thermonucléaires, chimiques et bactériologiques d’une puissance destructrice inimaginable. Ne pas répondre à cette question qui a depuis toujours divisé et soulevé sans répit les humains les uns contre les autres est devenu non seulement irrationnelle et immoral, mais carrément suicidaire.

Les peuples démocratiques sont tous interpelés par cet état de fait. Devant la montée de l’intégrisme religieux, ils doivent réexaminer sur quels fondements ils veulent construire la dignité  humaine, l’humanisme, l’éthique, le droit, l’éducation obligatoire et la démocratie ainsi que toutes les institutions publiques au service du bien commun. En autres mots, les gouvernements  démocratiques reconnaissent-ils la primauté de dieu ou de l’humain ? Voilà le véritable enjeu du débat sur la laïcité dont dépend non seulement l’avenir du Québec, mais également des autres démocraties. On aurait pu penser que les démocraties, qui se veulent un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, auraient naturellement reconnu et institué depuis longtemps la primauté de l’humain. N’ont-ils pas fait de la dignité humaine le fondement de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le plus important document de l’humanité ?

Malheureusement, ce n’est pas nécessairement le cas. Par exemple, le Canada, qui se targue d’être un pays démocratique, débute sa Charte des droits et libertés par un attendu qui spécifie «que le  Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit». Bien que le Québec reste soumis à cette charte canadienne, il a fondé sa propre Charte des droits et libertés de la personne sur le concept de la dignité humaine qui reconnaît implicitement une valeur intrinsèque absolue à toute vie humaine. Or, ce qui est une valeur intrinsèque absolue
est sacré, digne d’un respect absolu, inconditionnel. Le concept fondamental de la «primauté de dieu» fait appel à une révélation soumise au filtre d’une institution religieuse comme fondement culturel et social tandis que la «primauté de l’humain» requiert une conception naturelle, rationnelle et scientifique de la nature humaine et ses exigences de bon développement et de bon fonctionnement dans tous ses rapports. Cette différence dans la perspective fondamentale du Canada et du Québec est susceptible d’amplifier un fossé déjà observable dans d’autres domaines et ce à mesure que le Québec justifiera et défendra la primauté de l’humain à partir d’une telle conception laïque de la commune nature des êtres humains.

Le débat québécois actuel sur la charte de la laïcité n’est pas uniquement une lutte de pouvoir entre un État démocratique et les religions. C’est essentiellement une confrontation entre deux représentations totalement irréductibles et inconciliables de l’identité humaine. Est-ce que les démocraties vont établir leurs institutions sur la foi, les visions et les récits mythico-religieux ou sur le réel, la raison, et la science ? Voilà la question fondamentale sur laquelle nous sommes tous appelés à nous prononcer. De plus, cette crise d’identité n’est pas propre au Québec. Elle est
universelle comme le démontre les nombreux ouvrages sur le sujet. Il est crucial que les Québécoises et les Québécois prennent conscience des véritables enjeux qui se jouent autour du débat sur la laïcité s’ils espèrent faire un saut qualitatif dans leur vivre-ensemble en instituant la séparation de l’État démocratique de toutes les formes de religion. Ce faisant, ils posent un geste capital pour le Québec et les autres sociétés démocratiques qui suivent ce débat de près.

Gaston Marcotte, Ph.D.

Professeur-associé, Faculté des sciences de l’éducation, Université Laval

Président-fondateur, Mouvement Humanisation