26 mai 2017 |  Catégories : articles

Texte de Gaston Marcotte dans la revue Québec humaniste édition printemps 2017:

Introduction
Le présent article vise à démontrer à partir de certaines caractéristiques essentielles de la commune nature des êtres humains que l’humanisme a une finalité respectueuse de la dignité inhérente à toute vie humaine. L’article déplore cependant le fait que l’humanisme ne peut pas présentement remplir sa fonction sociale puisqu’il n’existe pas de véritable programme d’humanisation fondé sur une science et un art transdisciplinaires du développement humain. Le texte se termine en proposant une définition de l’humanisme et six objectifs qui, s’ils sont atteints, feront de cette doctrine actuellement sans fondement, le plus important mouvement éducatif du XXIe siècle.

Un être de sens et de valeurs
Donner un sens, un but, une finalité ou une direction à ses pensées, à ses paroles et à ses actions est une exigence d’un être rationnel capable d’une conscience réflexive et de se projeter dans l’avenir. Cela lui permet de choisir, parmi plusieurs possibilités, celles qui satisferont le mieux les exigences de son organisme, de sa communauté et de son environnement dans le présent comme dans le futur. C’est également un besoin psychologique d’un être raisonnable conscient qu’il est mortel et qui cherche naturellement un sens à son unique et brève vie ainsi qu’à sa mort.
Les communautés humaines (sociétés) ont construit tout au long de leur histoire des représentations mentales de la réalité (cosmos, nature, dieu, race, nation, classe, etc.) susceptibles de donner un sens et une direction aux comportements individuels et collectifs de leurs membres. Ces cartes mentales, souvent irréductibles et antagonistes, que les humains ont eu tendance à sacraliser, les ont depuis toujours divisés et soulevés les uns contre les autres.
Les philosophes et les scientifiques de la modernité ont déconstruit en très grande partie les visions, les croyances et les idéologies qui guidaient jadis la vie personnelle et sociale des êtres humains. Cette démolition systématique des balises et des repères qui orientaient leur conduite a créé un état psychologique que le sociologue Durkheim a appelé « anomie ». Cet état, caractérisé par une absence de normes communes, génèrent des réactions pathologiques : suicides, criminalité, délinquance, etc.. L’incapacité des humains à s’entendre sur une valeur suprême capable de les unir et de les aider à choisir et à hiérarchiser leurs nombreuses valeurs souvent contradictoires est aujourd’hui le problème primordial de l’humanité.

Une crise de sens avant tout
La crise multiforme sans précédent que l’humanité et la planète traversent présentement est avant tout une crise de sens. « Cette perte de sens est unique dans l’histoire de l’humanité » [2] selon Michael Theunissen. Un tel vide existentiel devient insupportable pour un être de raison qui est, par nature, un être de sens.
Selon Csikszentmihalyi « Les boucliers qui ont servi par le passé (religion, patriotisme, traditions ethniques, habitudes sociales) ne sont plus efficaces pour un nombre croissant d’individus qui se sentent ballotés par les vents du chaos. L’absence d’ordre intérieur se manifeste subjectivement à travers ce qu’on appelle anxiété ontologique ou angoisse existentielle, une peur d’être, un sentiment que la vie n’a pas de sens et que l’existence n’en vaut pas la peine. » [3] Cette angoisse, qui s’est mondialisée, pousse les humains à se lancer à corps perdu dans le crédo des sociétés industrielles de la production/consommation/compétition à tout prix pour apaiser ce malaise existentiel qui les ronge de l’intérieur. Pourtant, l’adhésion à ces dieux du marché n’a pas réussi à combler ce vide au cœur de la conscience humaine. Ces vieilles idoles recyclées ne comblent pas le besoin existentiel de sens et de direction d’un être capable d’une pensée réflexive et critique.
Ce n’est qu’à partir d’une valeur suprême qui satisferait leur quête naturelle de sens que les êtres humains pourront s’unir et élaborer des projets communs capables de transcender les différences (ethnie, race, langue, couleur, sexe, religion, classe, idéologie, parti, pays, mode de vie) qui les divisent depuis toujours. Cela leur permettra de quitter progressivement la zone de turbulence de l’anomie qui menace la qualité de vie des humains et l’avenir de leur espèce. Nous proposons comme valeur suprême la vie heureuse et l’humanisme, comme le moyen par excellence pour l’atteindre.

Fondements de l’humanisme
Les appels récents à un nouvel humanisme [4], à un humanisme de la diversité [5] et à un deuxième humanisme [6] donnent la nette impression que seul l’humanisme a résisté à la remise en question des anciens systèmes de valeurs. Bien que l’humanisme soit encore dépourvu de fondement, l’intuition et l’expérience poussent les humains à adhérer quasi instinctivement à cette philosophie de vie qui considère l’humain comme la valeur suprême et son épanouissement (bonheur) comme la fin ultime de toute vie. Les efforts que nous faisons depuis plusieurs années et que nous résumons ici visent à justifier à partir de certaines caractéristiques essentielles de la commune nature des êtres humains la dignité inhérente à toute vie humaine et comment cette dignité fonde l’humanisme.

Caractéristique 1 :
Toute vie est de nature une fin en soi
Les sciences ont démontré que toute vie, de par sa structure et les fonctions qu’elle rend possibles, n’a qu’une raison d’être : vivre, se reproduire et mourir. Toute vie est donc naturellement une fin en soi. Les différentes formes de vies se sont dotées au cours de leur évolution de plusieurs caractéristiques : autoproductive, auto-éco-organisatrice, autoréférentielle, autorégénératrice, autotransformatrice, auto-actualisatrice, autoreproductrice, autodégénératrice. Ces caractéristiques leurs permettent de satisfaire toujours mieux leurs besoins vitaux en s’adaptant à l’environnement et en adaptant l’environnement à leurs exigences particulières. Les espèces qui ne réussissent pas à répondre à ces besoins primaires disparaissent simplement.
La vie possède certaines caractéristiques biologiques qui démontrent qu’elle est, de nature, sa propre fin, donc à soi-même, son bien suprême, digne d’un respect inconditionnel. Seuls les humains peuvent devenir conscients de cette réalité et en tirer les conséquences dans la conduite de leur vie personnelle, familiale, sociale, politique, économique et écologique.

Toute vie étant une fin en soi, elle est nécessairement autoréférentielle, c’est-à-dire qu’elle produit ses propres modes d’être. Selon leur niveau d’évolution, les organismes vivants possèdent des références internes (nature) qui sont innées et des références externes (culture) qui sont acquises. Ces références leur indiquent s’ils répondent ou non à leurs exigences vitales. Les précieuses références culturelles découleront nécessairement d’une connaissance approfondie de la commune nature des êtres humains et leurs exigences de bon développement et de bon fonctionnement dans leurs rapports avec le réel, l’environnement, la vie, eux-mêmes, autrui, la société et l’humanité.

Seul l’humain est capable d’attribuer à sa vie une valeur absolue

Les humains ont toujours défendu instinctivement et intuitivement leur vie comme une valeur absolue. Ce qui est une valeur intrinsèque absolue est sacré, digne d’un respect inconditionnel. Les humains ont intuitivement attribué à leur vie une dignité en fondant sur elle la Déclaration universelle des droits de l’homme. Ils peuvent maintenant la justifier et la définir sur des bases naturelles, rationnelles et scientifiques, donc universelles.

Définition :

La dignité humaine est une valeur intrinsèque absolue, digne d’un respect inconditionnel, qu’un être raisonnable attribue à sa vie et à celle d’autrui, dès qu’il prend conscience qu’elle est de nature une fin en soi, donc à soi-même son bien suprême.

Reconnaître la nature sacrée d’un humain n’en fait pas cependant un dieu. Sacraliser l’humain n’est pas le diviniser, mais uniquement reconnaitre qu’il place naturellement et rationnellement sa vie au sommet de son système de valeurs dès qu’il comprend que toute vie est biologiquement sa propre fin.

Caractéristique 2 :

Un être qui aspire naturellement à vivre heureux

La pulsion vitale chez les humains s’exprime par leur tendance naturelle à vouloir vivre heureux ici et maintenant puisque tous leurs systèmes d’information, de valorisation et d’action (Tableau 1) servent uniquement à les aider à faire les meilleurs choix possibles dans la satisfaction des besoins, des désirs et des aspirations dont dépendent leur bonheur et leur survie.

TABLEAU 1

Différents systèmes d’information/valorisation/action basés sur le bien-être et le mal-être physiques et psychologiques des êtres humains

Heureux ← État de conscience → Malheureux
Bien ← Conscience morale → Mal
Nouveau ← Conscience intuitive/créative → Obsolescence
Beau ← Conscience esthétique → Laid
Agréable ← Sentiment/Impression → Désagréable
Vrai ← Conscience réflexive → Faux
Satisfaction ← Passion/Désir → Insatisfaction
Plaisant ← Émotion → Déplaisant
Plaisir ← Sensation → Douleur
Assouvissement ← Pulsion → Frustration

Les humains ne veulent pas uniquement vivre, ils veulent vivre heureux ici et maintenant. Peu importe la forme qu’il a pris à travers les âges, le bonheur ici-bas ou dans des supposés au-delàs a toujours été la finalité ultime à laquelle les humains ont consciemment et inconsciemment tout subordonné. Le moteur principal du progrès dans tous les secteurs de l’activité humaine a été et continue d’être ce profond désir des humains de réduire toujours davantage leur misère et leur souffrance et d’augmenter sans cesse leur qualité de vie, leur plaisir et leur joie de vivre.

Caractéristique 3 :

Un être de potentiel et d’apprentissage

Chaque nouveau-né est projeté dans l’existence sans qu’on lui ait demandé son avis ou sa permission. Il est engagé dans une aventure unique et brève dont il ignore à la fois les exigences et les dangers. Pire encore, il naît inachevé, inconscient du merveilleux potentiel d’humanité dont il a hérité dans son patrimoine génétique et culturel. Il ignore totalement que la satisfaction de ses besoins, de ses désirs et de ses aspirations est directement reliée à l’actualisation de ses différentes dimensions (physique, mentale, morale, sociale, etc.).

Être de potentiel, l’humain est, de nature, perfectible, donc capable d’apprentissage. Il possède une capacité extraordinaire d’apprendre, de créer et de s’auto-développer dont on ignore encore les limites. Son succès dans sa poursuite naturelle du bonheur va dépendre en très grande partie de sa capacité à maîtriser au moment propice des connaissances et des façons de faire appropriées à son processus global d’humanisation.

Ces trois caractéristiques essentielles de la commune nature des êtres humains justifient pleinement la mission sociale de l’humanisme qui prend pour fin l’humain et son épanouissement. Elles permettent également de proposer une définition plus extensive de l’humanisme ainsi que les objectifs qu’il aura à atteindre s’il espère remplir l’indispensable mission sociale qu’il s’est donné.

Pour une définition extensive de l’humanisme
Humanisme : Philosophie de vie (sagesse) théorique et pratique fondée sur une conception naturelle, rationnelle et scientifique, donc universelle, de la commune nature des êtres humains et leurs exigences de bon développement et de bon fonctionnement dans leurs rapports avec le réel, l’environnement, la vie, eux-mêmes, autrui, la société et l’humanité. Elle vise à rendre les membres de chaque nouvelle génération toujours plus conscients, raisonnables, solidaires, volontaires, autonomes, créatifs et responsables (moraux) dans la conduite de leur vie personnelle, familiale, sociale, politique, économique et écologique afin de devenir toujours plus efficaces dans la satisfaction de leur besoins, désirs et aspirations dont dépendent leur qualité de vie, leur bonheur ainsi que la survie même de leur espèce.

Pour qu’un humanisme qui se veut universel tienne la route, il devra posséder les caractéristiques suivantes: naturel, rationnel, scientifique, universel, ouvert, à jour, complexe et pratique. Cet humanisme, devenu urgent, sera un humanisme de la responsabilité, du choix, de l’action et de l’engagement.

Principaux objectifs à atteindre
Pour que l’humanisme devienne une réalité agissante, voici les principaux objectifs qu’il devra réaliser s’il espère justifier concrètement et efficacement sa raison d’être.
Objectif 1 :
Reconnaître la dignité inhérente à toute vie humaine comme fondement de l’humanisme.
Objectif 2 :
Adopter une définition extensive de l’humanisme qui indique clairement la raison d’être du Mouvement humaniste et les moyens de l’actualiser.
Objectif 3 :
Faire du respect du droit naturel des enfants et des adolescents à une éducation humanisante la priorité absolue du Mouvement humaniste.
Objectif 4 :
Faire du respect du droit naturel à une éducation humanisante le principal enjeu politique à court terme des gouvernements démocratiques.
Objectif 5 :
Publier un ouvrage de base sur l’humanisme pour munir les humains d’un cadre mental et moral capable de les aider à défendre avec efficacité leur dignité et celle d’autrui.
Objectif 6 :
Utiliser tous les réseaux de communication disponibles pour faire rayonner les idées maitresses de l’humanisme.

Ces six objectifs, qui donnent un nouveau sens et une nouvelle direction au Mouvement humaniste, sont susceptibles non seulement de dynamiser ses membres mais également d’attirer une jeunesse en quête d’un défi emballant.

Pour une science et art transdisciplinaires de l’humanisme
Un humanisme respectueux de la dignité humaine sera fondé sur une science et un art transdisciplinaires du développement humain intégrant une science et un art transdisciplinaires de l’éthique ainsi qu’une science et un art transdisciplinaires du bonheur. Or, ces trois sciences et arts qui sont interdépendants et complémentaires n’existent pas présentement. Et tant qu’ils n’existeront pas, l’humanisme n’existera pas puisqu’il ne sera pas en mesure de faire respecter le droit des enfants et des adolescents à une éducation humanisante, seule capable d’élever progressivement le niveau intellectuel et moral de chaque nouvelle génération, donc de l’humanité.
Or, ce droit inaliénable ne peut pas être respecté présentement parce que l’humanisme n’a pas réussi à convaincre les philosophes, les scientifiques, les éducateurs, les parents et les politiciens à le respecter. Or, le non-respect de ce droit doit être considéré à l’avenir comme le premier crime contre l’humanité puisque tous les autres crimes en découlent directement ou indirectement. Cette première atteinte à la dignité humaine est d’autant plus inexcusable qu’il existe présentement suffisamment d’experts, de connaissances, d’institutions éducatives, d’argents et de technologies pour élaborer de véritables programmes d’humanisation et les diffuser à la grandeur de la planète. Tant que ce droit vital ne sera pas respecté, inutile de penser que l’humanité va se détourner à temps du cul-de-sac existentiel dans lequel l’idéologie du « toujours plus » l’a entrainée.

L’urgence de réaliser concrètement l’humanisme
Les membres de chaque nouvelle génération naissent inachevés, fragiles et totalement dépendants de ceux qui leur ont transmis la vie. C’est pourquoi ils ont des droits inaliénables qui découlent directement de leur dignité. Les gouvernements qui se veulent démocratiques ont donc des devoirs précis à leur endroit. Et leur premier devoir est de meubler leur parcours scolaire des meilleures connaissances théoriques et pratiques et des conditions favorables à leur processus global d’humanisation.
Les représentations mentales du monde, de la vie et d’eux-mêmes que les humains ont imaginées ou élaborées au cours des millénaires les ont entrainés sur une voie humanicidaire d’où ils ne savent comment s’extirper. Faute d’un humanisme fondé sur la dignité humaine, les démocraties se défendent difficilement contre les différents lobbys (religieux, ethnique, politique, économique, etc.) qui s’efforcent de mettre les États au service de leurs intérêts particuliers au détriment du bien commun. L’humanisme est le moyen pacifique par excellence pour éviter une implosion possible des démocraties assaillies de toutes parts. En contrepartie, la diversité des cultures pourra devenir une des grandes richesses de l’humanité lorsqu’elles se fonderont sur la dignité inhérente à toute vie humaine. Or, cela ne sera possible que lorsque l’éducation obligatoire offrira à chaque nouvelle génération de véritables programmes d’humanisation fondés sur un socle commun de valeurs respectueuses de la dignité humaine.
Les citoyens des pays démocratiques ont un urgent besoin d’un humanisme fondé sur l’humain, par l’humain et pour l’humain. Cette philosophie de vie leur enseignera à respecter leur dignité et celle d’autrui. Elle leur permettra également de défendre efficacement la démocratie et le droit des enfants et des adolescents à une éducation humanisante. Les associations humanistes actuelles peuvent devenir le fer de lance de cette transformation morale devenue urgente et incontournable.

Références
[1] Le présent article est une adaptation des idées présentées par l’auteur dans deux précédents ouvrages intitulés Manifeste du Mouvement Humanisation (2006) et Fondements de la dignité humaine et de cinq nouveaux droits (2015). [2] Michael Theunissen, (1997), Réalisation de soi et universalité, Paris Cerf, p. 25. [3] Mihaly Csikszentmihalyi (2000), Vivre, Paris, Robert Laffont, p. 27 [4] Jacques Grand’Maison (2007), Pour un nouvel humanisme, Montréal, Fides [5] Alain Renaut (2009), Un humanisme de la diversité, Paris, Flammarion [6] Eric Deschavanne (2010), Le deuxième humanisme, Paris, Éditions Germina